• - De la signification des nouveaux "éloges de la pauvreté"…

    De la signification des nouveaux "éloges de la pauvreté"…Une introduction de Nicolas Bourgoin :

    Comment l’impérialisme parvient-il à faire accepter à l’immense majorité des conditions de vie toujours plus dégradées alors que les profits capitalistes sont en progression continue ? Il y a la manière forte : lois sécuritairesréduction des libertés publiques et violences policières. Il y a aussi la manière « douce » plus insidieuse et finalement plus efficace : formatage idéologique, désinformation et abrutissement culturel. La propagande déversée par les medias dominants a pour fonction d’amener les peuples à se satisfaire de leur sort, aussi dur soit-il. La pédagogie de la tempérance est la dernière mode médiatique destinée à faire passer un partage des richesses toujours plus inégalitaire : aux riches, le luxe, aux pauvres la sobriété. Elle est professée par des intellectuels et des personnalités des arts et des spectacles. Vincent Gouysse en a sélectionné deux, Pierre Rabhi et ZAZ, dans son article que nous présentons ici.

     

    De la signification des nouveaux "éloges de la pauvreté"…

     

     

    Notre époque voit les masses populaires longtemps privilégiées des pays impérialistes en déclin "goûter" à l’amer cocktail des plans d’austérité, mesures de rigueur et autres "réformes" structurelles au demeurant assez comparables aux plans d’ajustement structurels (P.A.S.) d’habitude concoctés et dictés via le FMI par les impérialismes dominants à leurs intermédiaires bourgeois-compradore des pays dépendants placés sous leur tutelle. Après avoir été d’abord élaborées pour être servies aux travailleurs des pays coloniaux et semi-coloniaux, ces recettes doivent aujourd’hui être servies à un prolétariat ayant bénéficié, plusieurs décennies durant, de chaînes dorées et autres "acquis sociaux".

     

    Assurément, le breuvage est amer et notre bourgeoisie se demande comment arriver à le faire boire sans soulever les
    foules contre ses pantins politiques, en dépit de sa très riche expérience dans ce domaine. Il y a près de deux décennies,
    un rapport de l’OCDE traitant des P.A.S. dans les pays dépendants soulignait qu’il fallait dans la mesure du possible
    privilégier les ajustements structurels (sur le long terme) aux mesures de stabilisation (brutales) afin de limiter le
    mécontentement social :


    « Cette distinction entre la stabilisation et l'ajustement structurel est politiquement importante. En effet, le programme de
    stabilisation a un caractère d’urgence et comporte nécessairement beaucoup de mesures impopulaires puisque l’on réduit
    brutalement les revenus et les consommations des ménages en diminuant les salaires des fonctionnaires, les subventions ou
    l’emploi dans le bâtiment. En revanche, les mesures d’ajustement structurel peuvent être étalées sur de nombreuses années
    et chaque mesure fait en même temps des gagnants et des perdants, de telle sorte que le gouvernement peut s’appuyer
    facilement sur une coalition des bénéficiaires pour défendre sa politique ».1


    Que la bourgeoisie des pays impérialistes en déclin se soit risquée à demander à ses gouvernements de "droite" comme
    de "gauche" de privilégier les mesures impopulaires à caractère d’urgence générant presque exclusivement des perdants
    au risque de compromettre irrémédiablement et durablement ses attelages gouvernementaux auprès de ceux qu’ils sont
    censés représenter "démocratiquement", montre à quel point la crise de déclassement de nos impérialismes est jugée
    avec gravité par "nos" élites.


    Comme nous l’avons déjà démontré, celle-ci s’accompagne aujourd’hui d’une paupérisation absolue de couches
    populaires de plus en plus larges. Pour les classes exploiteuses, la problématique est donc la suivante : parvenir à leur
    faire accepter cette durable et inexorable traversée de la « vallée de la Mort »… Et c’est là qu’entre en scène une foule
    d’artistes et d’idéologues petit-bourgeois pseudo-progressistes. De cet amas réactionnaire informe, nous avons retenu
    deux figures représentatives en symbolisant parfaitement l’essence : ZAZ et Pierre Rabhi.


    ZAZ a vu sa carrière de chanteuse décoller véritablement en 2010 avec la sortie de son premier album éponyme. Une
    sortie qui ne doit rien au hasard, mais beaucoup aux mass-médias bourgeois les plus réactionnaires et obscurantistes qui
    ont lancé sa carrière parce que c'est aujourd'hui dans l'intérêt des classes exploiteuses de feindre de dénoncer la "société
    de consommation" au moment où celle-ci apparait comme condamnée à s'effondrer durablement pour la grande masse
    des couches populaires laminées par l’austérité. ZAZ est éditée par Sony Music et son premier single, Je veux (2010), fût
    choisi comme "tube de l'été" par la chaîne télévisée TF1 sur laquelle il fût régulièrement diffusé tout l’été, sans oublier
    les chaînes musicales traditionnelles qui se joignirent au concert... c’est-à-dire au moment même où, sous la menace de
    la crise de la dette souveraine, la bourgeoisie mettait un terme aux politiques de soutien à la consommation pour leur
    substituer des politiques d’austérité !... Il faut dire que Je veux est un hymne à une nouvelle pauvreté à la fois "heureuse"
    et "assumée" : être riche ne rend pas heureux, contrairement à l’amour et à la générosité, qui eux, ne coûtent rien...
    Voilà à quoi se résument les paroles de la chanson.


    A l’âge de 34 ans, après seulement deux albums vendus à un total de plus de 1,5 million d’exemplaires, la chanteuse ZAZ
    (de son vrai nom Isabelle Geffroy) est aujourd’hui à la tête d'une fortune estimée à 2,9 millions d'euros. Si ce n'est pas
    "leur" argent qui fera son bonheur, le sien semble donc par contre bel et bien y contribuer... Et si ZAZ ne le claque peutêtre
    certes pas en "bijoux", "manoir", "personnel" et "limousine", comme elle le clame en chanson, notre pieuse néobourgeoise
    ne connaît cependant plus les fins de mois difficiles, à l’inverse de tant d’esclaves salariés…

    Si ZAZ a aujourd’hui « sa réalité » et « sa liberté », son "public" a également les siennes, bien différentes cependant !
    Pour se donner bonne conscience, elle fait ce que font tous ses semblables : s’adonner à la philanthropie (en embrassant
    une cause perdue d’avance), afin de pouvoir, conformément à ce qu’elle chante, « crever la main sur le coeur »… ZAZ a
    ainsi naturellement rejoint la cohorte de chanteurs-saltimbanques des « Enfoirés », mais pas seulement ! ZAZ déclare
    ainsi reverser l’intégralité des bénéfices de son merchandising (c’est-à-dire les produits dérivés), à l’instar des t-shirts
    vendus lors de ses concerts, « à l’association Colibris, qui défend un autre système de société, d’économie,
    d’agriculture », dont elle se définit comme un « porte-parole ».


    Penchons-nous donc un instant sur l’association des « Colibris » qui se targue de défendre une « (r)évolution ». Cette
    association n’est rien de moins que l’héritière de l’association Terre et humanisme crée en 1998 par l’agriculteur agronome
    Pierre Rabhi, qui est également essayiste et philosophe à ses heures perdues, et enfin l’une des figures
    emblématiques de la mouvance écologiste-altermondialiste.

    Si ce dernier possède indéniablement des compétences dans le premier domaine, celui prônant une agriculture raisonnée préservant l’intégrité des ressources naturelles, il n’en va pas de même dans le second où il ressuscite les conceptions les plus obscurantistes et réactionnaires propres à tous les philosophes humanistes et idéalistes petit-bourgeois dont Karl Marx dénonçait déjà les lubies et l’impuissance en son temps. Comment réaliser la libération spirituelle de créatures enchaînées sans briser d’abord leur servitude matérielle ?

    De ce point de vue, l’association fondée par Pierre Rabhi porte parfaitement son nom. Ce dernier est en effet inspiré d’une légende amérindienne décrivant l’action d’un colibri essayant d’éteindre un feu de forêt au moment où les autres animaux assistent impuissants à la scène… L’action de nos « colibris » d’aujourd’hui est bien identique : insignifiante et bien incapable à elle seule d’éteindre le grand brasier allumé par la crise économique de déclassement de nos impérialismes !


    Pour Pierre Rabhi et son mouvement de pieux ascètes écolo-bourgeois-bohême bien-pensants, il faut non pas détruire les rapports de production bourgeois, qui poussent pourtant quotidiennement au gaspillage des ressources, de main-d’oeuvre, et torturent au quotidien des milliards d’êtes humains… mais seulement « porter les valeurs de la tolérance, de l’entraide, et de la coopération », c’est-à-dire « les valeurs de l’amour et de la solidarité ».

    Ces conceptions philosophiques idéalistes complètement détachées de la nécessité de bouleverser le fondement matériel de la société comme condition préalable à un changement radical de société, sont en tous points comparables à celles d’Hermann Kriege que Marx railla impitoyablement. La "nouvelle" philosophie-religion idéaliste et faussement humaniste des « colibris » se dévoile sans honte quand elle clame que la libération de l’homme est en fait une question de psychologie et de cheminement « intérieur ». Pour ces idéalistes vulgaires qui dénoncent « le matérialisme et le rationalisme à outrance, l’hypertechnologie et la surconsommation », la question se résume à celle d’« être ou avoir ». A cette question, ils répondent de manière particulièrement crue qu’il faut retrouver « le sens du sacré ».


    « Retrouver le sens du sacré, ce n’est pas prôner l’adhésion à telle ou telle religion. C’est retrouver au plus profond de nous-mêmes l’essence commune à toutes les religions, dans leur sens premier, celui de « relier ». »

    Assurément, nos « colibris » ont retrouvé le sens premier non pas proclamé et fantasmé, mais réel, de toutes les religions : c’est-à-dire aider à légitimer le pouvoir des classes exploiteuses et à faire accepter aux exploités leur condition d’esclaves en les maintenant sous la domination culturelle et idéologique des classes possédantes !... Et nos grands médias experts en manipulation des masses ne s’y sont pas trompés et leur font donc une généreuse ─ mais naturellement pas désintéressée ─, publicité. Le 10 septembre 2014, Pierre Rabhi et son association ont ainsi eu le droit à un sujet intitulé « Vivre, travailler et consommer autrement ─ un autre modèle de société » au journal télévisé de 20 heures de TF1. Un sujet long de pas moins de 5 minutes ! Comme le dixit le présentateur du JTV, notre « philosophe » « ascète », « prophète de l’écologie » « qui promeut le concept de sobriété heureuse » « détient peut-être une partie de la solution aux problèmes que nous évoquions au début de ce journal : la crise, le chômage, la croissance en berne ».


    L’idéal de Pierre Rabhi : le retour à la terre et à une vie simple au sein de petites communautés autonomes éloignées du tohu-bohu et du stress des grandes métropoles. Evidemment aucune remise en cause de la production marchande et de l’esclavage salarié qui lui est inhérente. Un "idéal" que la crise de déclassement de nos impérialismes pourrait bien concrétiser à grande échelle dans les prochaines décennies : et si la bourgeoisie se débarrassait des contingents croissants d’esclaves salariés surnuméraires déclassés en les envoyant "s’assumer" à la campagne au sein de petites communautés vivant en autarcie ? Cela permettrait au Capital de faire coup double : réaliser des économies budgétaire sur l’éducation, la santé, l’assistance sociale, etc., tout en évitant une explosion sociale !


    Parmi les émules de Pierre Rabhi : la princesse Constance de Polignac, à la tête d’un domaine de 176 ha comportant un potager bio alimentant le restaurant de luxe de la châtelaine. Et pendant que les « élites » déjeunent bio, travaillent sur son domaine une trentaine d’employés, notamment en réinsertion... Alors, les pauvres, heureux d’être sobres pendant que les « élites » et « responsables » « sensibilisés » qui vous exploitent festoient ??? Et le sujet de conclure : « Face à un système en crise, la société civile est devenue un laboratoire où s’expérimentent des solutions pour le futur »… En d’autres termes des voies sans issue pour un futur bien sombre !


    On aura compris sans mal que sous un masque faussement progressiste, les coryphées petit-bourgeois "anti-société de consommation" sont aujourd’hui devenus les alliés de classe directs du Capital financier. Ils sont l’ultime caution morale du grand Capital et viennent à son secours pour l’aider à faire accepter aux larges masses populaires le fait que la paupérisation absolue durable qui accompagne l’austérité est non seulement une nécessité ("économique", "écologique", etc.), mais également une vertu à la mode… du moins chez les travailleurs pauvres, car les classes possédantes, elles, resteront libres de continuer à mesurer leur bonheur à l’aune de leur portefeuille et de leur pouvoir sur leurs esclaves !


    Vincent Gouysse, pour l’OCF, 02/11/2014


    Notes : 1 OCDE, Cahier de politique économique n°13 ─ La faisabilité politique de l'ajustement (1996), p. 5

    Source ─>> http://www.oecd.org/fr/dev/1919068.pdf 

    Télécharger « nouveaux_eloges_de_la_pauvrete.pdf »

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