• Série "Problèmes du communisme organisé", par GQ : 1) sclérose des cadres

    Série "Problèmes du communisme organisé", par GQ : 1) sclérose des cadresProblèmes du communisme organisé (1) : la sclérose des cadres

     

    Le problème principal numéro 1 du communisme organisé est le suivant :

     

    Pour devenir une force matérielle, la critique prolétarienne doit être portée et cultivée par une organisation de classe, unie et disciplinée pour l’action, sous la direction d’une couche intellectuelle, soit formée exprès pour cela, soit composée de professionnels ralliés formés par l’éducation bourgeoise. Cette unification des volontés sous la volonté générale de la classe prolétarienne dont la stratégie du parti est la forme consciente donne une puissance considérable au prolétariat et c’est ce qui lui permet parfois de vaincre la bourgeoisie, et de conquérir le pouvoir d’État, qui est indispensable à la réalisation d’une société sans classes.

     

    Mais cette intégration en une seule volonté ne va pas sans inconvénients graves : elle se fait sous une forme pyramidale où la conscience finit par s’éteindre à la base, et à subsister seulement dans un sommet étroit, un État major, qui dialogue bien davantage avec l’ennemi (Hitler, Churchill, Truman) qu’avec la « base ». Lequel État major, pour simplifier, à la disparition de la génération révolutionnaire proprement dite, se transforme en élite bureaucratique, puis en mafia de capitalistes honteux. Tant que les volontés unifiées dans le parti coïncident avec intelligence avec les buts stratégiques, le parti conserve sa dynamique; dès qu’il s’y substitue une adhésion conformiste et automatique, à finalité de plus en plus carriériste, la vie disparait petit à petit des organismes qui composent le parti dans les villes, les entreprises, dans des pays entiers. Et la sclérose ne se combat pas efficacement ou en tout cas pas seulement avec des injonctions venues d’en haut, elle nécessite aussi la mise en place de structures qui fonctionnent avec une sorte d’automatisme de manière à l’éliminer; dans le contexte de la domination politique de la  bourgeoise ce sont les compétitions électorales entre les prétendants au pouvoir qui limitent la sclérose de la couche politique. « Science Po » , les instituts d’étude politique, les écoles de journalisme sont autant d’écoles des cadres de la bourgeoisie, qui fonctionnent plutôt bien dans ce rôle.

    Pour abréger : l’unité pour l’action au-delà d’une certaine durée sclérose et détruit la créativité et l’initiative, et particulièrement dans la couche intermédiaire des cadres du parti, le noyau humain stratégique indispensable à la continuité de sa stratégie à long terme. Le parti, en effet, selon Gramsci, articule trois niveaux humains : la classe prolétarienne proprement dite (en son temps, la classe ouvrière des grandes usines de Turin), qui adhère progressivement à une ligne qui reflète ses intérêts et ses aspirations historiques (et se détache aussi, et souvent beaucoup plus vite, d’une ligne contraire), un appareil intermédiaire qui est l’essentiel de la force humaine du parti, et qui garantit sa continuité sur une longue durée, y compris dans la clandestinité, et un groupe dirigeant, décisif dans une organisation de lutte. La bourgeoisie le sait, à tel point que le point immuable de sa stratégie est leur neutralisation, par corruption ou par extermination, selon les situations et selon les personnalités en cause. L’extermination des juifs, considérés-fantasmés comme une élite subversive, est un cas extrême, particulièrement délirant, mais relevant de la logique de cette stratégie contre révolutionnaire. Le groupe dirigeant est précieux, indispensable, mais remplaçable; le mouvement a toujours su produire de grands hommes, c’est au niveau des « hommes moyens », si l’on peut dire, ceux de la médiation entre la classe et sa direction qu’il a tout à gagner et tout à perdre.

    Or il y a certainement un problème de la formation des cadres-communistes (à tel point que l’on peut  se demander si l’expression n’est pas carrément contradictoire !), et l’on peut se demander, en passant, pourquoi l’Union Soviétique a laissé se former une intelligentsia si massivement réactionnaire (et idiote). Comme disait le dramaturge polonais Gombrowicz, le problème avec l’intelligence, c’est qu’elle est bête. Surtout dans les pays de l’Est.

    Dans certaines conjonctures politiques, où les contradictions internes des classes dirigeantes jouent au maximum, où la répression alterne avec des moments  de libéralisme, la lutte politique et sociale permet de sélectionner des militants de grande valeur qui conservent une initiative individuelle intacte tout en étant parfaitement fiables pour la mise en œuvre de la ligne stratégique. Tel était le cas de la Russie semi tyrannique de 1860 à 1917 qui oscillait entre arbitraire et laxisme, massacres atroces et périodes où la révolution était la coqueluche des salons aristocratiques. Le libéralisme stabilisé, au contraire, ne l’est en général que parce qu’il n’est pas vraiment libéral, politiquement s’entend, parce qu’il a trouvé moyen de neutraliser durablement le prolétariat, en général par une active propagande dosée de répression, et la domestication des couches intellectuelles qui produisent la première et redoutent la deuxième (comme aux États-Unis depuis 1946, comme en France depuis 1981). La tyrannie permanente quant à elle s’avère par contre une arme à double tranchant : les dictatures fascistes vaincues servent de pâture à la révolution.

    Notre conjoncture présente ne facilite pas cette sélection de cadres pouvant structurer un parti du prolétariat qui fournirait les conditions subjectives de la révolution. Des partis totalement déterminés par un agenda électoral ne peuvent pas établir cette sélection (le concept même d’une épuration de leurs éléments médiocres moralement ou intellectuellement fait horreur à leur dégénérescence démagogique).

    Dans une démocratie libérale (ceci dit pour parler comme tout le monde car ce n’est pas de démocratie qu’il s’agit mais de son contraire) participer aux élections reste indispensable (exception faite bien entendu de ce sondage d’opinion qu’est l’élection du parlement européen!), tout autre choix pour le moment ayant toujours condamné ceux qui l’ont fait au néant politique, et quitte à y participer il faut le faire pour gagner des positions réelles et non pour figurer à la télévision comme les trotskystes. Mais sachant aussi que la victoire à des élections décisives est absolument proscrite par le fonctionnement réel des institutions « démocratiques » on se retrouve dans la situation perdue d’avance d'avoir à sélectionner des militants et des cadres dans un but impossible à atteindre, sans pouvoir se l’avouer. Choix d’autant plus regrettable que la compétition électorale reproduit au fond entre les mandants et les mandataires le schéma d’aliénation classiste qu’il s’agit de combattre. 

    Le problème est posé. Sans prétendre le résoudre en deux minutes, quand un siècle n'y a pas suffi, on peut tout de même observer que :

    pour qu’il ait envie à nouveau de se lancer dans la révolution avec les risques non négligeable qu’elle comporte, pour qu’il ait faim d’aventure historique de grand format, le prolétariat doit s’éduquer à nouveau dans ce sens, et cette éducation doit tenir compte de la nécessité de prévenir la sclérose, et non de manière improvisée et quelque peu hystérique, comme le fit Mao Zedong pendant la Révolution Culturelle, avec de bonnes intentions mais de mauvais résultats. Il doit la prévenir de manière permanente, organique et dialectique. En ce sens, et le lecteur pardonnera j’espère mon soudain modérantisme, un certain nombre de critères juridiques d’origine bourgeoise, ceux là même que le groupe dirigeant voulait réintroduire en URSS dès 1936, peuvent y contribuer : vote secret, candidatures multiples, la procédure cubaine contemporaine de désignation des candidats par le peuple, et il faudrait y ajouter les mandats révocables, et une culture du journalisme critique aussi, pour remplacer celle qui disparait aujourd'hui de la presse bourgeoise.

     

    GQ, 28 février 2014

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