• - UN SIÈCLE APRÈS LA RÉVOLUTION D’OCTOBRE 1917, COMPRENDRE L’HISTOIRE DE L’URSS

    - UN SIÈCLE APRÈS LA RÉVOLUTION D’OCTOBRE 1917, COMPRENDRE L’HISTOIRE DE L’URSSLe fait qu’Octobre ait ouvert une période de transformations sociales radicales en Russie et dans les pays qui allaient devenir l’Union Soviétique, c’est le seul point qui permette à tous ceux qui se réclament du communisme de pouvoir, à la rigueur, être d’accord avec la première phrase d’un texte sur le sujet, et encore, à condition de ne pas s’éloigner de considérations très générales…

    Le but du présent texte n’est pas de tenter la gageure tout à fait impossible de remédier à ce problème, mais simplement de tenter de résumer les principales pistes de traverses suivies par les « héritiers d’Octobre » (…)

    Le but n’est pas non plus de tenter de tracer une chimérique et puérile ligne médiane entre ces différentes pistes, mais bien d’en ouvrir une autre !

     

    Une piste originale, non par souci d’originalité comme but en soi, mais une piste originale par souci de porter un regard sur l’histoire qui ne passe pas par le prisme déformant de considérations idéologiques héritées de tel ou tel courant préformaté.

    Dès 1918 apparaît une scission potentiellement importante entre partisans de Lénine et « communistes de gauche », sur la question du « capitalisme d’État », question ajournée par la guerre civile et la nécessité immédiate des réquisitions en nature que l’on baptisera à posteriori « communisme de guerre ».

    En parallèle, il y a, de plus, le conflit entre partisans d’un gouvernement centralisé et ceux d’un communisme formellement plus « libertaire », comme ceux de Kropotkine, qui croyaient possible une gestion économique décentralisée, au niveau communal.

    Compte tenu de l’évidence imposées par la guerre civile et le soutien des impérialistes occidentaux aux armées blanches, on voit tout de suite, et les russes, fort heureusement pour eux, on vu tout de suite, l’impasse et la défaite radicale où cette voie menait.

    Quant à la validité économique de ce modèle, il a en fait été tenté plus tard en Chine, sous l’égide de Mao et sous la forme de son « Grand Bond en Avant », avec ses « Communes Populaires », et avec le résultat inévitablement tragique que l’on connaît.

    En son temps, Engels avait pourtant pris la peine de démonter le mécanisme fatal de cette utopie, telle que déjà proposée.

    Elle pose la question du niveau d’organisation sociale et géographique au quel doit s’établir un équilibre économique pour permettre un développement endogène, démocratique et socialiste.

    C’est un débat de fond qui ne peut être résumé ici en quelques lignes, mais qui est précisément déterminant à plusieurs carrefours de l’histoire de l’URSS, et c’est donc un sujet qui déborde le cadre de cet article, mais sur lequel on reviendra plus tard, au sujet de la question nationale et de son rapport à la mondialisation.

    La question du « capitalisme d’État » ressurgit inévitablement en 1921, avec la NEP, proposée, ou « reproposée », serait-on tentés de dire, par Lénine.

    Le débat reprend alors entre léninistes et « communistes de gauche » et génère la première grande confusion idéologique et polémique qui se prolonge encore aujourd’hui…

    Dans cette polémique il était évidemment commode pour les opposants « de gauche » d’assimiler l’ensemble des solutions proposées par la majorité bolchevique (un pléonasme, en l’occurrence…) à une forme de rapport de production capitaliste qui serait donc ce « capitalisme d’État ».

    Assimilation purement polémique et qui nécessitait d’en faire une autre, sur une base tout aussi confusionniste entre « capitalisme d’État » et « capitalisme monopoliste d’État », pour tenter de conserver une apparence de cohérence pseudo- « marxiste » à cette « théorie »…

    Évidemment Lénine a répondu en démontrant facilement l’ambivalence de l’élément « capitaliste d’État », qui n’est pas un système en soit, mais seulement un élément d’un système, utilisable partiellement dans la période de transition socialiste.

    De fait il nous décrit cette période comme composite entre différents types de rapports sociaux, et même différents types de modes de production.

    Ce qui la caractérise comme socialiste, c’est précisément la prédominance du secteur économique socialiste, de l’État socialiste, du pouvoir prolétarien, et de son contrôle sur tous les secteurs de l’économie.

    Et évidemment le fait que ce contrôle s’exerce dans le but du développement de l’économie socialiste, d’une répartition socialiste de la production en fonction des besoins sociaux recensés.

    C’est précisément ce qui distingue le socialisme du « capitalisme d’État » au sens de son utilisation bourgeoise. Ce qui distingue la simple « propriété d’État » compatible avec le capitalisme, y compris et surtout avec le contrôle des monopoles financiers sur l’État, de l’utilisation socialiste qui peut en être faite.

    En 1918, il ne s’agissait pas encore d’organisation de la production socialiste à grande échelle, mais simplement de la répartition des acquis. La question, pourtant, était déjà claire pour Lénine :

    « On peut être résolu ou irrésolu en matière de nationalisation et de confiscation. Mais aucune  « résolution », fût-elle la plus grande qui soit, ne suffit pour assurer le passage de la nationalisation et des confiscations à la socialisation. Toute la question est là, précisément. Le malheur de nos « communistes de gauche», c’est que par ce naïf et puéril assemblage de mots : « La socialisation… la plus résolue », ils révèlent leur incompréhension totale du nœud de la question et de la situation « actuelle ». Les déboires des « communistes de gauche » viennent précisément de ce qu’ils ne voient pas le trait essentiel de la « situation actuelle », du passage des confiscations (pour lesquelles un homme politique doit surtout faire preuve de résolution) à la socialisation (qui exige des révolutionnaires d’autres qualités).

    Hier, il fallait essentiellement nationaliser, confisquer, battre et achever la bourgeoisie et briser le sabotage avec le maximum de résolution. Aujourd’hui, il n’est que des aveugles pour ne pas voir que nous avons nationalisé, confisqué, brisé et démoli plus que nous n’avons réussi à compter . Or, la socialisation diffère de la simple confiscation précisément en ceci qu’on peut confisquer avec la seule « résolution », sans être compétent en matière de recensement et de répartition rationnelle de ce qui a été confisqué, tandis qu’on ne peut socialiser à défaut de cette compétence. »   (  1918_Lénine_Sur l’infantilisme ‘de gauche’_   )

    Ce qui vaut pour les « confiscations » et nationalisations de la première période révolutionnaire vaut aussi, évidemment et encore plus, pour le développement de la production socialiste, et on reviendra donc également sur cette question.

    Mais déjà, avec la NEP, c’est la question de la répartition et de l’interaction entre secteurs économiques et du rôle de chacun, qui se posait, dans le processus de développement économique.

    La persistance d’un secteur privé implique la persistance d’une économie de marché, au moins jusqu’à un certain point, et qu’il était important de déterminer.

    L’interaction des deux secteurs pose donc surtout, in fine, la question de l’interaction des lois économiques qui leurs sont propres.

    Dans quelle mesure la loi du marché influe sur le secteur socialiste, et dans quelle mesure le contrôle de l’État prolétarien freine l’action de la loi du marché, c’est le débat fondamental qui anime la période de la NEP et qui n’a toujours pas été clairement tranché au jour d’aujourd’hui, entre ceux qui se veulent les « héritiers d’Octobre »…

    Mais derrière ce débat évident gît une question encore plus fondamentale d’un point de vue marxiste, à savoir quel type de loi économique régit le secteur socialiste et s’il est différent ou non dans la période de transition et dans la phase supérieure de l’économie communiste.

    La question est donc de savoir s’il existe une loi économique propre au développement socialiste, propre à la phase de transition, et cette question ne s’arrête donc pas avec la NEP, dans la mesure où cette phase de transition se poursuit au delà.

    De plus, d’un point de vue marxiste, la loi la plus fondamentale, même dans l’économie capitaliste, n’est pas celle du marché, mais celle de la valeur.

    Ces deux lois sont évidemment en interaction, donc, dans le système capitaliste, et même en interaction dialectique, nécessairement, mais cela veut dire aussi qu’elles ne sont pas identiques l’une à l’autre et ne doivent pas être confondues.

    Les deux principaux économistes protagonistes du débat de l’époque de la NEP, Preobrajensky et Boukharine, ont développé chacun des conceptions assez originales sur le sujet.

    Il se trouvent que l’un et l’autre furent associés respectivement aux tendances de « gauche » et de « droite » dans l’histoire du parti bolchevique, mais cela ne résume nullement la complexité du débat, qu’il est néanmoins nécessaire d’aborder pour comprendre les évolutions et les débats qui ont fait suite à la NEP.

    Preobrajensky avait donc développé un concept d’« accumulation socialiste primitive », qu’il prétendait être une sorte d’analogie avec le concept marxiste d’accumulation primitive du capital.

    Il s’agissait de permettre au secteur industriel socialiste de commencer à accumuler du capital en ponctionnant fiscalement de manière assez conséquente la paysannerie supposée continuer à se développer sur une base indépendante par ailleurs…

    Pour Marx, l’accumulation primitive du capital s’est faite au détriment de diverses catégories et au profit d’une seule, la bourgeoisie.

    Il s’agit clairement d’un processus antagoniste par lequel une classe en élimine une autre pour redévelopper de nouveaux rapports de production, et non d’une alliance de classes dans un but social commun.

    Le concept « accumulation primitive » de Preobrajensky induit donc une situation de conflit permanent dans son processus même de développement et constitue une contradiction potentiellement antagoniste et non une alliance de classes. Il est à la fois une absurdité en soi et un déni formel du marxisme.

    Lénine en avait, précisément, formulé un rejet catégorique, sans s’y attarder autrement.

    Les conceptions de Boukharine, si elles sont formellement opposées à celles de Preobrajensky, sur le plan de la polémique théorique, et avec une argumentation en partie pertinente, n’en sont pas moins très proches quant à leurs conséquences concrètes possibles.

    En effet, elles différaient surtout, en fin de compte, et c’est le cas de le dire, par le taux d’imposition à extraire de la paysannerie… et notamment des plus aisés, les koulaks.

    Boukharine pensait que l’enrichissement des koulaks était principalement la base d’accumulation du capital en Russie soviétique et qu’elle bénéficierait en quelque sorte indirectement à l’économie socialiste, et cela sans risques, selon lui, de la remettre en cause ni de redémarrer un cycle classique d’accumulation du capital commercial et industriel menant à la restauration pure et simple du capitalisme… !

    Évidemment, la crise économique renaissante et aboutissant à la fin de la NEP lui a donné rapidement tort, ce qu’il a bien voulu admettre, provisoirement, avant de se raviser en complicité, cette fois, avec les restes de l’opposition « de gauche », dont Preobrajensky, mais tous étant ralliés, pour le coup, à une hypothétique prolongation et/ou renouvellement de la NEP.

    Le cas de Trotski est encore plus étrange et complexe dans ses méandres, malgré quelques constantes, on va le voir, dans le domaine des conceptions économiques.

    La problématique de son cas, telle que posée encore aujourd’hui par les trotskystes eux-même, repose sur le fait qu’il refusait de croire possible l’édification du socialisme dans un pays isolé, fut-il aussi grand et bien pourvu en ressources naturelles, tel que l’est la Russie.

    Dès lors son attitude ne peut apparaître qu’ambiguë et paradoxale jusqu’au bout, vu qu’il reconnaissait tout de même l’URSS pour un pays socialiste et qu’il prétendait la « défendre » à sa manière, c’est à dire en lui trouvant à peu près tous les défauts possibles et en corroborant, pour la plupart, les calomnies de la bourgeoisie à son sujet.

    Primitivement associé à l’ « opposition de gauche », ce qui peut paraître cohérent dans l’optique d’une hypothétique « révolution mondiale », il a néanmoins évolué assez rapidement vers une conception personnelle du développement de la NEP, qu’il ne voyait pas comme une économie socialiste planifiée avec un secteur privé minoritaire, mais comme une économie reposant globalement et fondamentalement sur les lois du marché, et notamment les lois de l’offre et de la demande, même pour ce qui concerne la partie en propriété étatique, supposée « planifiée », mais finalement davantage en fonction de ces lois plus que des choix politiques et économiques de développement.

    L’attitude de Trotsky en rapport des questions économiques est au départ difficile à cerner vu son alliance avec l’«opposition de gauche » qui défendait formellement des conceptions très opposées au secteur privé, et également en raison de son rapprochement, quoi que fluctuant, avec Preobrajensky.

    Pourtant, il a développé ses conceptions économiques d’économie de marché « socialiste » dès la période de la NEP et s’y est tenu constamment par la suite et jusqu’à sa mort. Dans ce domaine, on ne saurait lui reprocher un manque de suite dans les idées, contrairement à Boukharine et Preobrajensky.

    Ce fait a été étudié par un leader trotskyste « historique » de l’après-guerre, Michel Raptis, dit « Pablo », et qui fut pourtant rejeté par ses pairs, pour cette raison, entre autres, et donc tout simplement pour avoir été un trotskyste cohérent, autant que cela puisse être.

    Dans un sens, cette conception, du reste, est relativement cohérente avec l’idée selon laquelle la révolution socialiste serait impossible dans un pays isolé, selon les trotskystes, et donc ce type d’ « économie socialiste de marché » représenterait une sorte de compromis d’attente d’une éventuelle révolution réelle… En fait il s’agit tout simplement d’une justification « théorique » de leur ralliement « tactique » soit à la social-démocratie, selon les cas, soit à diverses succédanés d’ « extrême-gauche » du réformisme petit-bourgeois.

    En URSS, jusqu’au début des années 50, cette conception n’a jamais été mise en œuvre, sur le terrain, l’État socialiste s’efforçant de conserver la maîtrise du plan économique de développement et la maîtrise des prix, et cela jusqu’au XIXème congrès en 1952.

    Mais dès l’année suivante et la prise du pouvoir par Khrouchtchev, la question est rediscutée, et surtout à la suite du XXème congrès, en 1956.

    La question de la fixation des prix est cruciale en ce qu’elle a rapport à la façon dont la loi du marché et la loi de la valeur s’exercent ou non dans l’économie socialiste, et d’abord, évidemment, dans la phase de transition.

    Pour ce qui concerne le secteur privé, même résiduel, il n’est pas douteux, même avec un contrôle étatique des prix, venant en partie contrecarrer la loi du marché, que la loi de la valeur continue de s’y exercer assez sensiblement de la même manière que sous le capitalisme.

    De même, compte tenu des échanges entre secteur privé et secteur publique, la loi de la valeur, telle qu’héritée du capitalisme, continue de jouer un rôle dans ces échanges.

    Mais à la différence de Trotsky, et même si pour des raisons divergentes entre eux, Preobrajensky, comme Boukharine ne voyaient aucun rôle, autrement que pour ces échanges relativement limités, pour la loi de la valeur dans le secteur socialiste. En ce sens il ont tout deux, en fait, influencé les fondamentaux de la pensée économique bolchevique dans un sens « gauchiste », contrairement à Trotsky, et contrairement à une idée reçue…

    Même si leur influence s’est estompée avec la fin de la NEP, c’est cette conception fondamentale qui a alors prévalu pour les décennies suivantes et pratiquement jusqu’aux lendemains de la guerre.

    Ainsi, sauf pour Trotsky, qui y voyait, de façon générale, la main du marché, l’influence de la loi de la valeur était considérée comme caduque dans l’économie socialiste soviétique.

    En réalité, ni l’une ni l’autre conception ne ressortaient nécessairement d’une approche marxiste de l’économie de transition.

    Et notamment pas de celle ébauchée par Marx lui-même dans sa célèbre Critique du Programme de Gotha, où il aborde cette question de manière simplifiée, certes, mais néanmoins en complète corrélation et cohérence avec sa propre définition de la loi de la valeur, au Chapitre 1 du Livre I du Capital… !

    Dans la mesure où il s’agit d’une économie planifiée, où la production s’équilibre en fonction des besoins sociaux définis par le plan, la loi de l’offre et de la demande n’y joue donc plus de rôle, pour autant que le plan soit réalisé. Néanmoins, la répartition de la production se faisant à la fois en fonction des besoins définis et de la capacité de travail et de la part prise au travail par chacun, la valeur-travail reste la mesure fondamentalement essentielle pour cette répartition, et donc la loi de la valeur y joue en pratique un rôle nécessairement important, vu sous cet angle.

    Et ce rôle est donc différent selon qu’il s’exerce de manière principalement classique, dans le secteur privé résiduel, en interaction dialectique avec le marché, et de façon tout à fait nouvelle, dans le secteur socialiste, où il peut précisément permettre l’équilibre, non moins dialectique, en valeur-travail, entre production et besoins.

    En URSS, suite à la fin de la NEP, le secteur économique privé a progressivement disparu mais la production marchande n’en a pas moins continué à subsister sous la forme coopérative des kolkhozes, l’un des secteur essentiels de l’économie soviétique. Par extension et du fait des échanges économiques entre ce secteur et les autres, c’estl’ensemble de la production des biens de consommation individuelle courante qui se trouvait donc placée sous ce régime de production marchande, tout en restant sous le contrôle de l’État socialiste.

    C’est en ce sens que la loi de la valeur continuait de s’y exercer sous les deux espèces et modes décrits précédemment, de manière distincte pour les secteurs économiques socialistes et privés, même si l’influence du marché s’y trouvait extrêmement réduite et entièrement sous contrôle, dans les échanges avec le secteur économique kolkhozien.

    Le rôle économique de la loi de la valeur et sa double fonction en régime socialiste, pour la période de transition, malgré son caractère pratique évident, ne fut pas mis en lumière avant les débats en vue de la préparation du XIXème Congrès, en 1952.

    A cette occasion cette conception économique parut comme nouvelle dans sa formulation, alors qu’elle résultait bien évidemment du bilan de la pratique de l’économie soviétique, le premier qui fut donc sérieusement ébauché d’un point de vue réellement marxiste et débarrassé des conceptions gauchistes de l’économie qui avaient prévalu jusque là, dans les cercles des théoriciens soviétiques.

    En même temps, les conceptions trotskystes de l’extension des principes de l’économie de marché à l’ensemble de l’économie soviétique n’avaient pas complètement disparues non plus, ressurgissant sous la forme du révisionnisme moderne, qui, provisoirement battu à l’occasion de ce XIXème congrès, allait néanmoins triompher, sous l’influence des khrouchtcheviens, à l’issue du XXème, en 1956.

    Dès 1957, dans les nouveaux débats entre économistes, c’est la distinction entre ces deux modes de fonctionnement, au profit de la production marchande, qui est d’abord formellement atténuée, mais déjà totalement, en pratique, avant d’être carrément abolie. Dans les années suivante c’est progressivement mais tout aussi officiellement, l’économie de marché qui est rétablie dans sa totalité, même si la « propriété d’État » subsiste encore, mais uniquement pour la forme.

    C’est pourquoi il y a lieu de considérer les « réformes » khrouchtcheviennes comme des formes régressives de type « capitalisme d’État », utilisées non pas pour développer le socialisme, comme au temps de la NEP, mais au contraire, pour le détruire et le déconstruire dans ses infrastructures profondes, déjà enracinées par plusieurs décennies d’édification du socialisme.

    Compte tenu des débats qui avaient tranché ces questions de fond au XIXème Congrès, il s’agissait donc bien, de la part des khrouchtcheviens, d’une action consciente et délibérée, et non d’une simple aberration de la pensée ou d’errements idéologiques qui eussent été néanmoins pourvus de motivations progressistes.

    Il est donc juste de caractériser le XXème Congrès comme une contre-révolution politique, et le rétablissement, dans le principe de fonctionnement de l’URSS, du capitalisme.

    C’est donc bien la nature de classe de l’URSS qui change, à cette occasion. C’est donc bien de l’abolition de la dictature du prolétariat dont il s’agit dans ce changement, et de la consécration de l’établissement d’un nouveau pouvoir de classe, de la dictature d’une nouvelle bourgeoisie bureaucratique.

    Néanmoins, elle n’a pas surgi, du jour au lendemain, à l’occasion du XXème Congrès, comme un diable d’une boite, toute armée de pied en cape, avec tous ses privilèges et ses intérêts de classe dans ce capitalisme régressif.

    La bureaucratie, phénomène de sclérose d’un fonctionnement institutionnel défaillant, que ce soit sous un régime ou sous l’autre, n’est pas une classe sociale et économique en soi, car pouvant se former dans toutes institutions, indépendamment de leur nature de classe originelle.

    Elle ne devient une classe en soi que par l’abus de ses prérogatives, dans la mesure ou cet abus abouti par une accumulation de prébendes, de privilèges, de réseaux d’influences et de corruption, à la formation de baronnies bureaucratiques locales qui se substituent, avec leurs intérêts propres, aux institutions légales du socialisme.

    Comme on l’a vu, la lutte idéologique autour des conceptions différentes de la gestion de l’économie socialiste n’a jamais cessé. Elle est, incontestablement, le reflet dans le domaine idéologique, de la continuation de la lutte des classes.

    Même si les classes exploiteuses ont disparu en tant que formations sociales et économiques instituées, leur influence idéologique reste néanmoins prégnante à tous les niveaux de la société, et tend à s’exprimer partout où elle le peut, partout où des intérêts privés peuvent se reconstituer au détriment du socialisme.

    Avec l’héritage de la NEP il y a eu, issus de l’ancien régime, un grand nombre de cadres, de techniciens, de spécialistes, qui ont été intégrés dans les institutions du socialisme, et le plus souvent avec des salaires et des rémunérations élevées, largement supérieures à la moyenne.

    Tant par suite de cet héritage que par souci d’encourager la formation de nouveaux cadres techniques compétents, l’éventail des salaires et des rémunérations est resté très ouvert en URSS, et même s’il a varié selon les périodes, un ordre de 1 à 40 constitue un ordre de grandeur que l’on y retrouve couramment. (...)

    Même si elle a porté ses fruits en termes de développement économique rapide rendu nécessaire par les circonstances internationales, cette stratégie de rémunérations n’est pas sans avoir ses inconvénients en termes d’inégalités excessives et favorisant le phénomène du parasitisme bureaucratique.

    De sorte qu’un courant idéologique révisionniste tel que le khrouchtchevisme, même s’il semble apparaître au devant de la scène politique assez soudainement en tant que courant idéologique constitué, n’en a pas moins ses racines sociologiques et économiques profondément implantées par une lutte d’influence souterraine prolongée, qui est bien, en fait, une lutte de classe, et pas seulement dans le domaine idéologique, mais reposant aussi sur une base d’intérêts bureaucratiques forgés au fil du temps dans des baronnies administratives locales, avant de former une classe en soi susceptible d’arriver au pouvoir.

    Pour autant, même une fois arrivée au pouvoir, cette nouvelle bourgeoisie bureaucratique n’en continue pas moins de servir d’abord et d’institutionnaliser ses intérêts locaux déjà établis de manière officieuse.

    La plupart des « réformes » khrouchtcheviennes visent à décentraliser la gestion au profit des baronnies locales désormais institutionnalisées et non à concentrer le capital qui s’y est accumulé.

    Il n’y a donc pas de formation d’un capitalisme monopoliste d’état, qui prendrait, en tant que tel, le contrôle de la propriété économique.

    La constitution d’un capitalisme monopoliste d’état suppose par définition la formation d’un capital financier spéculatif susceptible de dominer et de contrôler le capital industriel et productif. L’accumulation d’un tel capital financier et spéculatif ne s’est tout simplement jamais produite en URSS et elle n’est qu’à peine en train de s’amorcer dans la Russie de Poutine.

    C’est aussi pourquoi la formulation assimilant « capitalisme d’état » et « capitalisme monopoliste d’État » est une galéjade d’idéologues pseudos- « marxistes » œuvrant laborieusement au service de la bourgeoisie occidentale, quelle que soit leur motivation formelle dans l’ordre des sectes d’idéalistes petit-bourgeois…

    Ce sont les formes régressives de capitalisme d’État institutionnalisées par le révisionnisme khrouchtchevien lui-même qui mettent un frein au développement de l’économie de l’URSS. Ce sont les « réformes » khrouchtcheviennes qui amorcent le déclin de l’URSS sur la scène internationale.

    A partir de sa prise de pouvoir la bureaucratie khrouchtchevienne tente d’y défendre ses intérêts en tant que bourgeoisie nationale bureaucratique, et en relative cohésion avec celles qui émergent du tiers-monde, comme autant de formes du capitalisme national bureaucratique, tout en essayant de conserver une influence prépondérante sur elles, dans son rapport de forces maintenu avec l’impérialisme US.

    L’histoire des relations Khrouchtchev-Mao, et d’une manière générale, l’évolution des relations sino-soviétiques des décennies suivantes est emblématique de ce phénomène.

    Toutefois le coût exorbitant de cette influence est sans commune mesure avec ce qu’elle peut rapporter à l’économie de l’URSS et constitue, en pratique, un frein supplémentaire à son développement.

    De sorte que là non plus on ne saurait parler d’impérialisme ou de « social-impérialisme » sans en galvauder totalement la définition d’un point de vue marxiste-léniniste, tout comme c’était déjà le cas pour la prétendue mutation du khrouchtchevisme en « capitalisme monopoliste d’état » !

    Mais l’évolution du capitalisme national bureaucratique en URSS ne s’est donc pas arrêté là.

    Faute de pouvoir accumuler suffisamment de capital dans ses institutions officielles au regard de ses prétentions « socialistes » maintenues pour la façade et pour conserver le soutien relatif des couches populaires, la bourgeoisie bureaucratique a continué d’accumuler parallèlement dans l’économie souterraine, favorisant ainsi l’émergence de pouvoirs mafieux susceptibles même de lui faire concurrence.

    Avec l’émergence de Gorbatchev et de sa « perestroïka », instituant officiellement le retour de l’entreprise privée, ce sont en fait les gangs de racketteurs issus des anciens goulags qui vont opérer l’accumulation la plus brutale et la plus rapide de capital dans les dernières années de l’URSS, au point de former, au prix de milliers de morts dans leurs règlements de comptes, la nouvelle couche sociale dite des « oligarques », aujourd’hui « rangés des voitures » et s’achetant l’apparence d’une conduite avec force dons à l’église et autres formes de « mécénat » envers diverses institutions « culturelles » !!

    C’est dans ce maelstrom de décadence, culminant avec le « pouvoir » anarchique comprador de Eltsine, que le retour autoritaire d’une fraction nationale bureaucratique telle que celle de Poutine, issue de l’ancien KGB, a pu apparaître à la majorité des Russes comme une planche de salut, et d’autant plus qu’elle ne manque pas d’une référence culturelle aux grandes heures nationales de l’URSS, voguant ainsi sur la vague de la nostalgie.

    Le présent article vise à résumer le résultat de quelques recherches récentes sur l’histoire de l’URSS, et notamment sur son aspect économique, et ne prétend nullement constituer une somme définitive et encore moins, exhaustive, sur le sujet (...)

    Il a fallu quatre siècles aux historiens pour comprendre, analyser et admettre enfin les enjeux, causes et conséquences de l’assassinat du « bon roi » Henri IV…

    Espérons qu’il en faudra beaucoup moins pour tirer les leçons de la contre-révolution khrouchtchévienne et de l’effondrement de l’URSS…

    Un siècle après Octobre, la situation actuelle du prolétariat confronté à la crise l’exige !

    Source : https://tribunemlreypa.wordpress.com/2017/08/14/un-siecle-apres-la-revolution-doctobre-1917-comprendre-lhistoire-de-lurss/

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